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Lettre de Mr Elio Di Rupo à Mr S. Peres

mercredi 10 avril 2002

Monsieur Shimon PERES

Ministre des Affaires étrangères

Parti Travailliste israélien

Monsieur le Ministre,

Comme des millions d’autres personnes, je suis meurtri par le sort actuel des populations israéliennes et palestiniennes.

Comme démocrate, je suis très préoccupé par la résurgence de l’antisémitisme exécrable. Malheureusement, cette résurgence trouve prétexte dans la radicalisation des positions au Proche Orient et l’intransigeance d’Ariel Sharon.

Comme simple citoyen, je suis fort inquiet des risques d’une propagation d’actes terroristes sur l’ensemble du monde occidental.

Très cher Shimon,

Par votre action résolue et courageuse, vous aviez su conquérir l’estime de tous les démocrates qui reconnaissaient en vous l’un des principaux artisans des accords d’Oslo. Et nous n’étions pas peu fiers au sein de notre Internationale Socialiste de compter parmi nos présidents honoraires, un prix Nobel de la Paix.

Cette politique d’ouverture que vous meniez avait d’ailleurs toujours été activement soutenue par chacun de nos partis socialistes et sociaux-démocrates. Ils voyaient dans le processus de paix le moyen d’aboutir à la création, aux côtés de l’Etat d’Israël internationalement reconnu dans des frontières sûres, d’un Etat palestinien souverain, économiquement et administrativement viable.

Sachant cela, vous comprendrez peut être mieux ma démarche.

En mars 2001, nous étions nombreux parmi les leaders socialistes et sociaux-démocrates, à ne pas comprendre la décision du Parti Travailliste d’entrer dans un gouvernement conduit par le Premier Ministre Sharon et composé notamment par des membres de partis d’extrême droite.

Certains d’entre nous vous l’avaient fait savoir.

Il nous paraissait inacceptable qu’un parti membre de l’Internationale Socialiste et du Parti Socialiste Européen, accepte de s’associer à une coalition gouvernementale qui comprend des ministres ultra nationalistes, ouvertement racistes. 

Il s’agit là d’une position de principe qui répond à l’absolue nécessité de ne pas banaliser l’extrême droite, pire de la crédibiliser, et cela, partout dans le monde. 

Cette règle d’éthique politique ne peut, à mon avis, souffrir d’aucune exception.

Il nous paraissait également que votre participation au gouvernement privait aussi votre pays de toute alternative démocratique.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que notre préoccupation était fondée.

Après une année d’existence, le bilan présenté par le gouvernement israélien est en effet catastrophique. 

Au terrorisme des organisations extrémistes criminelles palestiniennes qui a causé de nombreuses victimes dans la population civile israélienne, le gouvernement a répondu par un véritable terrorisme d’Etat.  Il a pratiqué l’assassinat ciblé de dirigeants palestiniens, la destruction systématique des infrastructures de l’Autorité palestinienne, la neutralisation de sa police et la répression brutale des populations civiles, n’hésitant pas à leur infliger des punitions collectives. 

Ces deux formes de terrorisme sont également inacceptables. Je les condamne sans équivoque.

Si l’action du gouvernement israélien est déplorable au plan humanitaire, elle me paraît absurde au plan politique. 

Elle engendre des résultats effroyables et attise la haine durable de part et d’autre. Elle renforce les courants extrémistes dans les deux camps et retarde pour longtemps la reprise d’un véritable dialogue.

Permettez-moi de vous rappeler aussi qu’aucun gouvernement au monde n’est au dessus du droit international. 

Tous les gouvernements doivent se plier aux résolutions des Nations Unies.  Dans le cas contraire, ils se placent eux-mêmes en position de hors-la-loi, et courent le risque de se voir infliger des sanctions internationales.

Ne pas comprendre cela serait une grave erreur que l’Etat d’Israël risquerait de payer longtemps.

Aucune armée au monde ne peut agir au mépris du respect des conventions internationales et du droit humanitaire ; les Israéliens, eux qui ont tant souffert des affres de la guerre, moins que d’autres.

Les nombreuses exactions perpétrées à l’encontre de la population civile palestinienne ne pourront rester impunies.  Il est totalement révoltant à ce sujet d’empêcher l’accès des blessés aux soins, ou de tirer sur les médecins et les ambulances.

La Communauté internationale sera en droit d’exiger des comptes au gouvernement israélien et à son armée.  Les responsabilités dans les massacres devront être établies par des tribunaux nationaux ou internationaux; comme il faudra que l’Etat d’Israël dédommage la population palestinienne pour les destructions sciemment opérées.  Il serait un peu facile et immoral d’attendre demain que la Communauté internationale, et singulièrement l’Union Européenne, reconstruise sans plus les zones dévastées.

Shimon, admettez que votre présence au gouvernement n’empêche plus l’intransigeance des politiques et la guerre totale. 

Que faites vous avec ce Premier Ministre qui s’est rappelé à la face du monde par sa désastreuse provocation de l’Esplanade des Mosquées ?

Que faites-vous dans ce gouvernement qui est de plus en plus ultra nationaliste et dont l’action est en contradiction absolue avec les principes que nous défendons tant au sein du Parti Socialiste Européen, qu’au sein de notre Internationale Socialiste ?

Répondez, je vous en adjure, aux espérances que gardent en vous les démocrates.

Honorez une fois encore votre prix Nobel de la paix.

Quittez sans délai le gouvernement Sharon.

Peut être allez vous me dire que l’on ne quitte pas le front en pleine guerre ! Choisissez le moment, mais de grâce agissez. Tous les démocrates du monde espèrent encore en vous !

Avec nos amis du parti travailliste israélien et du MERETZ que vous contribueriez à rassembler, vous pourrez alors menez une opposition constructive.

Vous offrirez alors, à nouveau, de réelles perspectives de paix à la population israélienne. Rendez justice au peuple palestinien !

Persuadé que vous ne resterez pas insensible à ma démarche, je vous prie de croire, Monsieur le Ministre, très cher Shimon, en l’assurance de mes sentiments fraternels.

Elio Di Rupo

Président du PS

Vice-Président de l’Internationale Socialiste